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Que nous reste t-il de l’héritage de Rome?

Nous aimons nous honorer de notre héritage romain, tout en lui manifestant de plus en plus d’indifférence. Éloignement ? Ou simplement un nouvel avatar de notre relation historique à un cycle révolu ? Quelques questions à se poser pour mieux appréhender la matrice de notre histoire.

Notre civilisation et notre culture françaises aiment à se revendiquer comme héritières de Rome, en même temps que d’Athènes et de Jérusalem, dont les contenus d’ailleurs leur ont été transférés par Rome. Nous croyons certes que cette relation à l’Empire Romain est interrompue par une rupture, celle de sa chute sous les coups des Invasions barbares.

Mais la refondation carolingienne de l’Empire, puis la Renaissance, en même temps que le lien de « la fille aînée de l’Eglise », apportent des marques irréfutables d’un lien pérenne. Il est manifesté par notre archéologie où affleurent partout les vestiges et les monuments ; l’usage du latin comme langue officielle administrative durant des siècles, jusqu’à l’édit de Villers-Cotterêt (1539) ; notre langue nationale romane, langue dérivée – du latin ; l’empreinte du droit romain sur notre vie publique et privée ; les références constantes de notre art et de notre littérature aux auteurs latins ou grecs, pris pour modèles ; l’admiration constante professée pour les « hommes illustres » ( résumée par le De Viris illustribus urbis Romae enseigné dans les classes jusqu’aux années 60), pour leurs formes de régime, etc…

En même temps, nous aimons reprocher à Rome la décadence de ses moeurs, le partage qui l’a affaiblie, le dérèglement de sa gouvernance, sa soumission aux Barbares, dont nous nous reconnaissons par ailleurs les descendants. Charles de Montesquieu fût le premier à formuler la
question et à l’étudier en 1734 dans ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. Ce qui n’empêchait pas quelques grandes familles de se mettre en quête, comme le raconte Marcel Proust dans Du côté de chez Swann, de leur généalogie galloromaine.

Le sujet est renouvelé aujourd’hui dans une période de crise de la conscience européenne, qui pose la question cruciale de notre identité et accessoirement celle de ce que doivent devenir nos relations parfois tumultueuses avec l’Orient.

Reste nos racines catholiques. Bien sûr, le Pape portait jusqu’au Concile de Vatican 2 le titre remontant à la religion romaine archaïque de pontifex maximus ; mais c’est la Rome du Saint Siège qui a vu le martyr de S Pierre et les Premiers Chrétiens à laquelle nous pensons, non celle de l’Empire, même après sa conversion, qui nous reste obscure. L’Eglise catholique romaine nous semble de surcroît avoir fondé le partage temporel/spirituel de l’autorité en s’opposant à l’Empire.

Or nous nous apercevons aujourd’hui grâce à de nombreuses recherches historiques que l’histoire apprise reste en partie un roman caractérisé par des erreurs de perspectives, qui doivent être rectifiées par un débat, non pour remettre en cause cet héritage mais au contraire pour être en mesure de l’endosser correctement. Car il s’agit bien d’un enjeu qui conditionne notre conscience historique, et donc notre projection dans l’avenir.

Analysons huit lieux communs pour en déceler les fausses évidences:

1) Notre héritage romain a été rompu par la rupture due à la chute de l’Empire.
En réalité, les Barbares qui s’emparent successivement du pouvoir à Rome (Odoacre, Alaric, Theodoric, Genseric, etc.) ont servi comme généraux d’armées mercenaires de l’Empire, qu’ils n’avaient nulle intention de détruire, car en fait ils l’admiraient profondément. Comme ils cherchent à accroître leur pouvoir au détriment de l’administration impériale, ils déposent en 476 le jeune !

Romulus Augustule, Empereur d’Occident, (fils d’un officier d’Attila) pour se soumettre à l’Empereur d’Orient siégeant à Constantinople, qu’ils reconnaissent pour souverain. Ils lui envoient des délégations à ce titre et pour solliciter leurs titres d’autorité. Ce faisant, non
seulement ils conservent le principe de continuité de l’Empire Romain, mais ils entérinent son unicité autour de la deuxième Rome. Ils versent un tribut régulièrement à l’Administration de Constantinople. Lorsque par la suite le gouvernement de l’Empire sera à nouveau unique, les Basileus nomment des gouverneurs à Rome, où ils résident dans un Palais, dit de Constantinople, avec le titre de ducs de Rome.

C’est dans ce Palais romain que les papes se déplacent pour célébrer la messe de Noël, en signe d’allégeance envers l’autorité de l’Empereur.
Ainsi Clovis en 508 reçoit dans ce cadre le titre de consul avec les insignes de sa fonction, après sa victoire sur les Wisigoths, qui consacre son autorité. Il la célèbre dans un triomphe romain, en portant le paludamentum rouge et la couronne de lauriers d’or que lui a envoyés la Cour
impériale. Le premier roi de France, Louis 1er (Clovis), reçoit son pouvoir comme vassal de l’empereur de Constantinople et sa couronne est une couronne de lauriers.

Le sacre des rois de France à Reims est en somme la commémoration du baptême de Clovis qui suivit un peu plus tard là où il a eu lieu. Il nomme à la dignité de Ducs (duces) et de Comtes (comites) – titres romains de nobilitas – des guerriers francs et des seigneurs gallo-romains (qui prendront désormais alafranca le patronyme de la terre qu’ils possèdent ou qui leur a été dévolue). L’aristocratie française est née. Sous la suzeraineté suprême de Constantinople.

L’autorité souveraine de l’Empereur reste certes souvent nominale, un peu comme aujourd’hui celle de la Couronne d’Angleterre sur les anciens dominions (Canada, Australie, Nouvelle Zélande) sur lesquels elle règne toujours officiellement, et elle assure la permanence impériale. De ce point de vue, la coupure entre l’Antiquité et le Moyen-Age que prétendront observer en 476, du fait de la prétendue suppression de l’Empire romain d’Occident, les humanistes de la Renaissance (et à leur suite les philosophes des Lumières et les historiens du XIXème siècle) est une mystification géopolitique. Elle est la condition de la création de l’idéologie d’un Occident indépendant de la
notion d’Empire Romain, et de l’exclusion de l’Orient subdanubien de la Chrétienté.

2) La séparation entre Orient et Occident a permis la régénération de l’Occident
En fait, l’Empire Romain n’est pas éclaté définitivement en 476, et il connaîtra à nouveau des périodes de gouvernement unifié. Deux grands Empereurs notamment exercent ainsi le pouvoir sur une grande partie de l’Empire, Orient et Occident confondus : Theodose qui règne à partir de 379 et Justinien à partir de 527. L’Occident néanmoins déchiré du fait des conflits incessants dans lesquels d’affrontent les Goths, Francs, Burgondes, Alamans, Vandales etc… Il est ruiné économiquement par les guerres et leurs destructions, l’administration cesse peu à peu de fonctionner et d’entretenir les infrastructures, le niveau de l’instruction s’effondre quand l’Orient continue sa progression grâce à une organisation solide, des compétences développées, un commerce prospère.

Cette situation s’inverse quand les structures de pouvoir et de territoires commencent à se stabiliser en Occident, alors qu’au même moment les invasions slaves, arabes, parthes, perses, mongoles etc. pèsent sur l’Orient.

3) La création de l’Empire d’Occident par Charlemagne en 800 a restauré un pouvoir vacant
Au contraire, Charlemagne en fédérant progressivement le cœur de l’Europe pensait d’abord renforcer l’Empire Romain tout entier en épousant la belle et intellectuelle impératrice romaine Irène, qui a pris l’initiative de le lui proposer, dans le souci de consolider le pouvoir impérial. Une délégation franque s’installe donc à Constantinople pour négocier le mariage. Mais Irène est renversée soudainement par la crise iconoclaste et exilée sur l’ile de Lesbos. La légitimité du nouveau pouvoir à Constantinople est remise en cause. Le Pape Léon III saisit l’occasion pour convaincre Charlemagne d’oublier ce projet du reste avorté (qui ne lui convient guère), de rompre les négociations et en compensation de restaurer le trône de Rome en devenant Empereur d’Occident. Cela permettrait au souverain pontife de sortir de la situation de dépendance des papes romains vis-à-vis des patriarches de Constantinople, qui partageaient le pouvoir avec
l’Empereur et dirigeaient de fait l’Eglise.

Charlemagne accepte ; il entend se faire couronner par acclamations à la manière germanique, mais se retrouve furieux d’avoir été surpris par le Pape qui le couronne à l’improviste alors qu’il est agenouillé en prière. Napoléon s’en est souvenu en l804 lors de son propre sacre où il se couronne spontanément, prenant le pape Pie VII de cours. Le luthérien Guillaume 1er s’en souviendra également, à Versailles, en 1871 où il se fait « élever » par acclamations, épées levées, Kaiser (César) pour la création du Deuxième Reich.

Il s’agit donc d’une stratégie délibérée de décrochage de l’Empire Romain traditionnel, qui aboutit à l’indépendance entière des nouveaux dirigeants de l’Occident. Pour faciliter cette éviction, les historiens à partir du XVIII ème siècle ont fait disparaître le nom d’Empire d’Orient au profit de l’appellation imaginaire d’Empire Byzantin, reposant sur un anachronisme (le nom de Byzance est caduc depuis Constantin et la création de Constantinople), qui a été ignoré bien entendu totalement par les intéressés. D’où la vanité des discussions entre spécialistes pour savoir quand commence l’Empire Byzantin et quand se termine l’Empire d’Orient : il n’y a jamais eu d’Empire
Byzantin.

4) Ce sont les Turcs qui ont détruit l’Empire Romain d’Orient en 1453., mettant par là fin au Moyen- Âge et inaugurant la Renaissance.
En réalité, quand Mehemet II s’empare de Constantinople, l’Empire « Byzantin » s’est réduit à une sorte de principauté de Monaco ruinée : la ville n’est plus que l’ombre d’elle-même et ses faubourgs sont déjà souvent arméniens, génois et turcs. Ce sont les Croisés de la IVème Croisade qui à l‘instigation de Venise, ancienne colonie de Constantinople devenue sa rivale, dirigée par un simple Doge nommé originellement par l’Empereur, ont dévasté définitivement l’Empire Byzantin, en 1204, avec le saccage de la deuxième Rome, la mise sur pied d’un Etat latin, etc.. La restauration par la suite de l’Empire le laissa néanmoins exsangue et incapable désormais de résister aux invasions qui progressent alors rapidement, notamment celles des Seldjoukides, puis des Ottomans.

Lorsque Constantinople ne fut plus qu’une cité enclavée par les possessions turques, Mehemet II avait proposé au dernier Basileus Constantin XI Paléologue de lui donner en échange de son allégeance la souveraineté de la Grèce avec le titre de Duc d’Athènes. Celui-ci
avait refusé avec hauteur, comptant sur la solidarité de l’Occident envers lequel il avait accepté de mettre fin au Schisme en reconnaissant la prééminence du Pape et le Filioque. Les clercs de Constantinople désapprouvèrent ces concessions qu’ils ne ratifièrent pas, s’exclamant : « Plutôt le turban que la tiare ! ». L’Occident n’envoya cependant que quelques garnisons insuffisantes, qui d’ailleurs ne combattirent pas.

La Renaissance avait déjà commencé en Italie (Trecento, Quattrocento…) se présentant comme une continuation de l’Antiquité, par delà le « Moyen-Age » désormais déconsidéré, comme une longue parenthèse, ouverte avec la prétendue chute de l’Empire romain de 476, fermée avec la prise de la deuxième Rome (1453).

5) L’indépendance de la France a été fondée sur l’opposition à la notion d’Empire.
En fait, le Roi de France ne parvient à cette indépendance qu’en refusant de reconnaître la légitimité du titre d’empereur attribué pourtant par le Traité de Verdun au petit fils de Charlemagne qui règne sur la Francie Orientale, et donc à ses successeurs Hohenstaufen. Pour cela, en dépit des papes qui soutiennent la souveraineté féodale de Empire Romain sur les Royaumes, le Roi de France se revendique « César en son royaume » et qualifie son royaume d’empire (ainsi par exemple fera Louis XIV se faisant statufier en empereur romain ; jusqu’à la fin de la Monarchie absolue, Louis XVI utilise souvent le terme d’Empire pour qualifier le Royaume dans son Appel à la Nation (1793) devant la Convention).

Pour éviter l’assujettissement inéluctable de la France à l’Empire à la suite du désastre de Pavie (1525) , François 1er préférera s’allier jusqu’à sa mort en 1547 au Grand Seigneur Soliman le Magnifique, en allant jusqu’à le reconnaitre comme « Empereur des empereurs »(traduction de Padischah) par traités et coalitions, renouvelés sans interruption de1528 à 1547 contre le Saint Empire romain de Charles Quint. La Révolution française quant à elle s’imagine répéter l’histoire romaine en passant de la Royauté à la République, en oubliant qu’elle sera à ce titre une simple transition vers l’Empire.

6) L’Eglise catholique romaine a depuis les origines été dirigée par la Rome chrétienne qui n’a rien à voir avec la Rome impériale.
En réalité, lorsque Constantin le Grand et ses successeurs ont choisi et reconnu le Christianisme comme religion d’Etat, le pouvoir est à Constantinople. Les empereurs vont institutionnaliser la religion chrétienne en lui faisant créer, bon gré mal gré, de façon à en faire un outil de cohésion de la diversité ethnique et sociale de l’Empire, la hiérarchie ecclésiastique (patriarches, évêques, moines et prêtres, diacres), la dogmatique fondamentale (résumée dans le credo) qui devient contraignante, sous peine d’excommunication, les rituels liturgiques (cérémonies, sacrements et messes, remplaçant les lectures héritées de la Synagogue en leurs adjoignant la commémoration de la Cène), le transfert des lieux de cultes dans des bâtiments impériaux administratifs (les « basiliques »).

Les patriarches de Constantinople vont désormais exercer avec les empereurs le pouvoir ecclésiastique de l’Empire. Le rôle des papes résidant à Rome, bien qu’ayant la primauté de rang, due à la succession de S Pierre, devient honorifique (excepté sous l’exceptionnel et
rayonnant S Léon 1er au Vème siècle), d’autant que la division des féodalités barbares à l’Ouest y délite l’autorité ecclésiastique. C’est le Patriarche à Constantinople qui officie devant l’Empereur, à Haghia Sophia Basilique suprême. Les croyances du Christianisme sont recensées, discutées avec controverses, formulées, votées et proclamées sur place par les grands conciles, à Nicée (325, 720), Constantinople (421, 553, 680, 692, 870 ), Ephèse (431), Chalcédoine (451) – Nicée (Iznik) et Chalcédoine (Kadiköy) étant aujourd’hui un faubourg ou un quartier d’Istanbul ; les rites de la liturgie, sa psalmodie, ses vêtements ou ornements sacerdotaux et ses objets consacrés, l’architecture sacrée, qui structurent toujours les pratiques religieuses y compris dans l’Eglise catholique ont été mis au point en Asie mineure ; la théologie et la philosophie chrétiennes y sont créées de même avec des écoles de pensée qu’illustrent dès le Vème siècle S Jean Chrysostome, S Basile le Grand, S Grégoire de Naziance.

Les papes romains attendront le 9ème siècle avec la création d’un nouvel Empire et le schisme avec Constantinople pour échapper à l’influence de son patriarche. Ainsi se développera une voie latine, qui aboutira à partir du XIème siècle, essentiellement aux XIIème et XIIIème siècles à la floraison des Cathédrales et à l’épanouissement de la théologie et de la philosophie latine, s’appuyant d’une part sur la référence à l’Oriental mais latinophone S Augustin, et d’autre part sur Aristote, avec Abélard, S Albert le Grand, S Thomas d’Aquin, Duns Scot, Maitre Eckhart – avec lesquels la philosophie des Temps modernes (Montaigne, Descartes, Pascal, Hobbes) opère une rupture sans retour.

Les papes devront attendre encore le XVIème siècle pour pouvoir disposer d’une Basilique magnifique, rivalisant avec Haghia Sophia : Saint Pierre de Rome. Mais les besoins gigantesques de son financement amèneront le scandale des Indulgences qui provoquera une nouvelle rupture, la Réforme, opérée par Luther et Calvin. Charles Quint comprenant que son ambition de consolider en les réunissant intégralement l’Empire et la Chrétienté est morte abdique. La notion de Chrétienté, déjà comprimée par le Schisme, disparaît entièrement cette fois au profit de celle d’Europe. Quant à l’Empire romain, il survit à la guerre de Trente ans, et les traités de Westphalie achèvent de le particulariser en « Empire romain germanique ». Il se perpétue jusqu’en 1806 – date à laquelle Napoléon devenu Empereur des Français en 1804 le fait dissoudre – en se métamorphosant en Empire Autrichien, devenant la double monarchie « kaiserliche und königliche » austro-hongroise après 1848.

7) Les églises orthodoxes n’ont été qu’une excroissance orientale de l’Eglise romaine
C’est au contraire la volonté des papes de s’affranchir de la tutelle du patriarche de Constantinople qui les amène à la séparation puis à l’exclusion de ce qui deviendra l’Eglise Orthodoxe. Elle commence avec la querelle artificielle du Filioque (liée à un problème de traduction), soulevée comme pomme de discorde par les conseillers ecclésiastiques de Charlemagne, qui se conclut par l’excommunication de l’Empereur et de l’Eglise de Constantinople, exclus désormais de la Chrétienté ; cela se traduit par la méconnaissance de la théologie des patriarches d’Orient ; puis elle se prolongera par l’entreprise, finalement vaine, des Croisades qui ignorent délibérément les titres à la souveraineté de Constantinople sur l’Orient, et s’emparent – temporairement – d’une partie de ses territoires perdus. (Cela remonte à Charlemagne qui après son sacre a négocié avec le Calife abasside Haroun al Rachid, en dépit de la suzeraineté nominale de l’Empereur de Constantinople sur l’Orient, la reconnaissance pour l’Empereur d’Occident du titre honorifique de Roi de Jérusalem, qui lui permet de patronner les pèlerinages chrétiens au Saint Sépulcre.

La rupture factuelle de ce lien par les Seldjoukides sera le prétexte – oublié – des Croisades). C’est la IVème qui renverse de fait l’Empire en 1204, détruisant son ressort et sa richesse ; enfin, cette volonté s’achève par l’absence de soutien militaire efficace au dernier empereur Constantin XI Paléologue face à l’entreprise ottomane de conquête de Constantinople, à quoi se réduit l’Empire, menée par Mehemet II. Les communautés fidèles au Patriarcat de Constantinople, qui se revendiquent comme « orthodoxes » sont désormais rejetées pour des siècles comme des survivances hérétiques et schismatiques, archaïques, et périphériques, dont on oubliera le rôle historique avec toute leurs traditions fondatrices, reléguées comme « orientales », jusqu’à la rencontre de Paul VI et du Patriarche Athenagoras en 1964, inaugurant la recherche oecuménique de l’unité, qui n’a toujours connu aucune concrétisation majeure, plus de 50 ans plus tard.

8) L’Eglise catholique romaine a fondé le partage temporel/spirituel de l’autorité en s’opposant à l’Empire romain.
C’est une inexactitude. Ce qu’on a appelé parfois le Césaro-papisme, c’est à dire la co-gestion du pouvoir entre l’Empereur et le Pape ou le Patriarche peut caractériser l’Empire. La confrontation entre les Guelfes partisan de la suprématie du Pape et les Gibelins, partisans de celle de l’Empereur structure toute l’histoire du Moyen-Age.

D’autre part, le rôle du monarque, empereur ou roi, ne s’arrête pas au pouvoir temporel, et celui du pape pas davantage au pouvoir spirituel. Ce qui va déséquilibrer ce couple, c’est la fin du rôle dominant de l’Empereur d’Occident avec l’abdication de Charles Quint, sous la pression conjuguée de la diffusion du protestantisme – avec l’émancipation des princes vassaux qu’elle amène, et de l’affrontement avec la coalition pugnace de Soliman et François 1er. Désormais, le Pape doit partager la souveraineté sur ce qui reste de la « Catholicité » avec ses rois. Cette situation prend fin en France avec la Révolution et la création de la République en 1792, réactivée avec la Troisième République en 1875, qui fonde désormais sa légitimité sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 puis sur sa révision de 1793.

C’est à ce tournant que Léon XIII (Au milieu des sollicitudes, 1892) décide d’en tirer la conclusion pragmatique : l’Eglise renonce définitivement à son alliance indéfectible avec la monarchie nouée depuis le baptême de Clovis de 496, « se rallie » à la République laïque et lui reconnait sans réserve tout pouvoir temporel, en abandonnant globalement toute trace de souveraineté temporelle (Etats Pontificaux). Elle se réserve en compensation le renforcement de son autorité totale et centrale dans le domaine spirituel sur le clergé et les fidèles. Ainsi est donné au Vatican congé au monde romain religieux tel qu’il existait depuis Constantin, dont l’Eglise orthodoxe et le Patriarcat de Constantinople conservent désormais seuls la mémoire.

On voit bien à l’issue de ce parcours à quel point tout ce qu’un droit d’inventaire doit s’exercer sur notre héritage romain. La nostalgie qu’à diverses époques expriment les témoignages des grandes figures de l’histoire de France ne doit pas masquer comment l’ensemble historique si remarquable édifié au cours des siècles a été démembré par des jeux de pouvoir séparatistes, et comment une série de ruptures nous a éloigné de l’unité de la communauté. Cela a été rendu plus facile comme l’avait déjà montré Montesquieu du fait de la taille de l’Empire, de sa diversité ethnique et culturelle, de la pression constante des envahisseurs sur des populations amollies par le confort et asservies par la tyrannie administrative.

C’est tout de même l’abandon de la solidarité Occident / Orient qui a été la condition de la déconstruction de l’Empire et par voie de conséquence de l’irruption de l’Islam sur les rives de la Méditerranée. Néanmoins cette unité semble être demeurée l’empreinte indépassable des références des régimes qui se sont succédé en Europe jusqu’à nos jours. Et au delà, en Eurasie : les Russes considèrent Moscou comme la troisième Rome, succédant à Constantinople (appeléeTzarigrad, la ville des Césars), le rôle impérial de direction de l’Orthodoxie étant devenu vacant, du fait de l’extinction des Basileus, dont les tzars prétendent être les héritiers à travers le mariage de la princesse Zoé Paléologue avec le Grand-Duc de la Moscovie Ivan III en 1472 ; et les Sultans Ottomans ajoutèrent à leurs titres de Calife et de Padishah, celui de « Rumlari imparator », pour marquer leur succession des Empereurs « byzantins », dont ils ont ainsi porté le titre jusqu’à la fin de l’Empire Ottoman, en 1923.

L’Europe est restée une terre d’empires, l’Orient également. Les quatre empires (allemand, austro-hongrois, russe et ottoman) sont en fin de
compte tous héritiers de l’ambition romaine. Lorsque la « guerre civile européenne » (Lyautey) eut détruit les quatre empires, des régimes d’un nouveau type, aussi différents des nations anciennes que des empires, issus des révolutions de 1776 et de 1917, commencèrent à se partager le monde. Les régimes autoritaires ou totalitaires qui se sont succédé jusqu’en 1945 en Europe sur ses décombres de 1918 pour résister à ces régimes mondialistes, ont imaginé, comme jadis les Barbares, et à leur manière, de prolonger cette mémoire, tout en la subvertissant par leur socialisme et leur nationalisme, deux idéologies fort peu romaines. « Comediante…» C’est ainsi que le Duce se servit de la référence romaine pour illustrer l’aspiration du Fascismo à l’imperium, en stimulant l’opinion à leur origine romaine (SPQR), notamment par l’invention et la multiplication des films « peplum » à Cinecitta (dont la mode a été récupérée par l’industrie d’Holywood). Quant à l’Allemagne du Socialisme national, elle ne manqua pas de se réclamer, à travers l’Empire allemand de 1871, du Saint Empire Romain germanique, en s’intitulant «das Dritte Reich ». « Tragediante! ».

Après le second sac de l’Europe, et le début d’une ère nouvelle dont 1945 fût l’année 0, toutes ces réminiscences ont disparu, définitivement semble-t-il, de l’imaginaire européen et oriental, l’Union Européenne craignant délibérément, sous l’emprise d’on ne sait quelle terreur, de s’assumer comme une nouvelle métamorphose de cet héritage, au profit d’un ancrage prospectif mondialiste et multiculturel assumé de plus en plus clairement en tant que tel. Et pourtant, en dépit de toutes ces dérives historiques au cours des siècles, notre littérature nous montre bien, de Montherlant à Pascal Quignard, que nous nous sentons toujours désespérément des Romains, même si pour nous l’unité romaine n’a cessé d’être dévoyée en s’éloignant.

Seul le projet moderniste mondial de « Novum Ordo » de la Révolution américaine de 1776 entend rendre caduc ce socle en fournissant une contrefaçon, parfois revendiquée comme telle avec la notion d’ »Empire américain », mais en fait radicalement étrangère sinon frontalement hostile à l’esprit romain, identifié au « Vieux monde ». Les codes génétiques sont plus que dissemblables, incompatibles : L’exclusivisme manichéen et colonialiste du Mayflower n’est pas l’ager publicus, ouvert à ses voisins, de Romulus. Il est vrai que l’universalisme semble comparable : aucune frontière ne leur apparaît naturelle, ils ne reconnaissent aucune nation comme légitime vis-à-vis de leur imperium. La différence réside dans l’opposition du principe romain systématique d’intégration dans l’organisation de l’Empire d’un côté (même si de façon fort pragmatique cette intégration sur la longue durée a procédé par phases progressives) à la ségrégation américaine à l’anglo-saxonne
d’autre part, séparant ses états, voire ses états véritablement alliés (ex-britanniques) de ses dominions, ses protectorats et ses colonies, discriminant la nation déontologique née de la Constitution of the United States of America de 1787 du RoW (rest of the world), dont les lois
jugées particularistes des états qui le composent sont estimées sans valeur, n’ayant donc pas vocation à être respectées.

A une époque où nous observons l’évanouissement de notre propre culture et notre propre civilisation subvertie et métamorphosée par la mondialisation, cette histoire de l’Empire forme donc un cycle exemplaire d’ambition et de dévoiement sur lesquels il ne nous reste qu’à méditer, si nous voulons acquérir assez de lucidité pour dévisager en face notre avenir.

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