Accueil Géopolitique Au sujet du livre “Combat pour l’Hémisphère Nord”: la préface d’Olivier Adam

Au sujet du livre “Combat pour l’Hémisphère Nord”: la préface d’Olivier Adam

De l’interprétation (préface de M. Olivier Adam) 

« We all fear what we do not understand » Dan Brown

« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm » Jean-Luc Godard 

Au commencement était le mythe : le mythe est essentiellement « à l’origine ». Du monde – c’est à dire du divin, de la nature, du destin de l’homme et de la société – et de sa connaissance. Le mythe projette dans le temps ce qui est de l’ordre de l’être. C’est la production d’un réseau de sens à travers les récits d’une histoire surnaturelle, qui offrent à la conscience collective la résolution de l’énigme de ce qu’Heidegger a nommé l’être au monde (Dasein).

Toutes les grandes civilisations ont commencé par secréter leurs cultures dans des mythes, dont l’imaginaire a nourri ensuite leurs épopées fondatrices, et leurs liturgies (comme les tragédies grecques), à travers un jeu de signes configurant non seulement l’intelligence (l’éducation), mais aussi l’émotion (la terreur et la pitié). Le mythe est pour Platon, qui y recourt parfois, la prémonition du logos, qui seul permet d’atteindre sous son aspect visible (εἶδος) l’aspect intelligible (ἰδέα) du réel.

Dire que tous les signes qui construisent le mythe sont posés pour être interprétés, de la même façon que le réel grâce à lui se transforme en signes. La science de l’interprétation ou l’art divinatoire des augures et des sibylles deviennent alors possibles. Par exemple, ce qu’Œdipe raconte, ce n’est pas un conte mais le dévoilement du psychodrame originaire de l’humain, trop humain, lequel en retour peut alors faire l’objet d’une signification. C’est parce que le mythe demande à être interprété, que l’homme peut comprendre le monde, devenant objet de lecture lui-même.

Il faut rendre grâce à Georges Dumézil et à Claude Lévi-Strauss, dont les analyses structurales nous ont permis d’abandonner l’allégorie mièvre dans laquelle avait fini par s’égarer la lecture classique de la « mythologie », ou la symbolique cruelle de la « légende » dont nous enivrait jusqu’à Wagner et Freud la lecture romantique, pour découvrir que fondamentalement, les mythes articulent toute possibilité de représentation, qu’elle soit dite « sauvage » ou « indo-européenne ». Mais leurs regards s’appliquent sur des corpus qui ont cessé de vivre ou qui sont sur le point de l’être. Le mode de récit dans lequel les hommes d’aujourd’hui cherchent à imaginer le sens de la vie, c’est à dire le roman (ou sa projection, le film) n’est que l’aboutissement d’une lente mais sûre dégradation du mythe, depuis longtemps réduit en miettes jusqu’à l’insignifiance ou la banalité.

C’est la divine surprise que nous donne André Archimbaud de nous entraîner, à travers un roman à suspense, dans la recréation mythique. Celle de l’itinéraire d’Atalanta jusqu’à Ariane, celle qui sait sortir de ces labyrinthes où s’affrontent tragiquement depuis des millénaires le rêve de la puissance et la puissance du rêve, tout au long de l’Histoire depuis l’essor de Sumer. Dans les péripéties d’une remontée du Nil et d’un voyage transsibérien vers Vladivostok, à travers un réseau de rencontres à New-York, Londres, Rome, Moscou, Istanbul, Tokyo, Athènes, Jérusalem, l’intrigue progresse inexorablement vers sa fin, la fin de l’histoire tout autant que la fin de l’Histoire étant pourtant toujours remises en cause, comme dans la vie réelle. André Archimbaud, stratège d’affaires international autant qu’homme de méditation, dont la bibliothèque est océanique, fait communiquer des savoirs qui s’ignorent en général : herméneutique depuis Gémiste Pléthon à Raymond Abellio (à qui est dédié son roman), sociologie politique, économie, science des religions, géopolitique. C’est probablement ce background original qui lui a permis de dépouiller la défroque de « l’homme unidimensionnel » d’Herbert Marcuse, pour se lancer dans l’espace de l’interprétation.

La lecture de cet «essai en forme de roman» nous inocule la contagion de la libido sciendi, par son intégration dans un roman à suspense de l’approche herméneutique, c’est à dire de la compréhension des dimensions du langage qu’opéraient la kabbale juive, la gnose hellénistique, l’ancien ésotérisme chrétien, et le soufisme musulman, univers dans lesquels André Archimbaud respire. Ces dimensions sont indissociables de l’inspiration mythique des livres du dévoilement qu’on nomme « révélation ».

Les Temps Modernes avec l’action des Humanistes et des Réformateurs nous ont coupé de cette compréhension, qu’ils ont réduit à ce couple sans profondeur : l’analyse littérale textuelle de l’énoncé, et la critique savante philologique de la textualité. S’ils ont su ainsi fort heureusement apporter des éléments nouveaux, irremplaçables, de compréhension par le déchiffrement scientifique des écrits, ils ont aussi malheureusement, en confortant par ailleurs les lectures fondamentalistes littérales, fait disparaître le savoir de l’interprétation, l’herméneutique, qu’ont commencé par la suite à revisiter les pensées de la modernité : les philosophies du soupçon (Kierkegaard, Marx, Nietzsche), la psychanalyse (Freud, Jung), la phénoménologie (Husserl, Heidegger, Ricoeur), le structuralisme (Barthes, Lacan, Foucault).

Les 4 niveaux de signification, les 4 sens abandonnés, font découvrir à nouveau la richesse de la plurivocité du langage : la lecture littérale nous ouvre au récit de la lutte féroce entre les Archontes, qui veulent s’emparer du pouvoir absolu en transformant les sociétés, et un réseau d’initiés réfractaires issus de tous les continents, Nicolaï, Atalanta, Alessandro, Jorge, Lubomir, Selwyn, Sibylle, Mokhtar, Apreval, Sinan, Giancarlo, Waltraut qui cherchent à les en empêcher en s’alliant avec le Mahdi, Jafar al Sadiq. La lecture analogique nous fait apercevoir le conflit entre la volonté de puissance des oligarchies dévoyées par l’ὕϐρις surgie de bouleversements mondiaux et la volonté de retour éternel de l’identique des consciences éclairées par le courage de la connaissance. L’étape supérieure de la lecture tropologique nous amène à comprendre la tension entre les forces obscures se précipitant dans les labyrinthes de la diversité et de l’entropie, et le désir lumineux et faustien de l’Un d’Atalanta. Et par la lecture anagogique du sens secret, nous sommes initiés à l’extase de la structure absolue, dont la maîtrise des inversions intensificatrices renverse les tables des valeurs et dépasse les contradictions des antagonismes. L’image opaque du Minotaure symbolise l’étreinte immonde de la servitude et de la cupidité, dans le tourbillon de la violence et de l’aliénation ; quand celle, gracieuse, d’Ariane nous élève par l’émergence de la conscience et l’ascèse de l’action à la contemplation de l’authenticité (cachée) du monde.

C’est à ce secret que ce livre, à découvrir comme une poupée russe, nous initie, telle une aurore boréale avec ses voiles de lumière.

 

Olivier Adam

Photo: The Schoeyen CollectionJALAL AL–DIN MUHAMMAD RUMI  

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