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Combat pour l’Hémisphère Nord (extraits) : Ketmân, première nuit

Atalanta s’est isolée avec Alessandro.

Apreval, allongé sur la terre battue, médite. On leur a apporté des couvertures; ils ont pu se sustenter. Il fait frais, maintenant. Son cerveau méticuleux a analysé la situation. Il faut attendre, bien sûr, rester digne, et briser l’enchaînement du jeu de rôle entre prisonnier et geôlier. La prison n’a-t-elle pas été sa liberté, jadis ? Lui qui posa des bombes, adolescent, parce que l’État ne lui convenait pas. Que de chemin parcouru depuis cette naïveté. La situation est riche de promesses. Il découvrira de surcroît qu’elle sera définitive.

Selwyn, lui non plus ne dort pas, assis auprès de Vladimir et de Kathy. Il décrit ses plans qui consistent à diffuser sa récente production sur un nouveau medium que l’on nomme alors internet. Son titre en forme de cri, Structure Absolue !, sonne juste, dans cette oasis du vide : après tout, pourquoi ne pas faire hurler, ici, dans le désert, le « je » transcendantal ? Merveilleuse façon d’honorer son maitre, Raymond Abellio, kabbaliste, gnostique, et père de la conscience absolue…

Sa prédication postulera donc que l’Histoire a bel et bien un corps et une âme, que sa matière, son corps, contient la part commune des expériences objectivables de l’humanité, cependant que son esprit jaillit de la part ineffable qui siège en chaque être humain :

« Bien sûr, tout n’est pas si simple. La dialectique se nourrit de la confrontation entre les individus et les masses. Et surtout, il faut admettre que les cycles des individus sont différents de ceux de la collectivité, et c’est bien cela qui nourrit le drame ! »

Kathy et Vladimir écoutent paisiblement, rêveurs. Selwyn leur chuchote alors que l’Histoire n’existe pas, puisque seule peut exister la conscience de l’Histoire :

« Car les nombres et les faits qui la composent n’ont aucune importance, et un fait n’est jamais qu’un “en-soi historialisé”. On choisit toujours un fait; quant aux nombres, qui pullulent au sein de l’Histoire visible et linéaire, ne sont-t-ils pas d’abord des “idées” dépendantes de leurs références ? »

Vladimir entend Selwyn de toute la distraction de l’homme concentré. Il est vrai que Selwyn voit juste lorsqu’il propose que l’Histoire ne soit qu’une succession de sacrements, archétypes qui seuls peuvent apparaître à tous les êtres humains. Et Selwyn poursuit :

« Abellio l’a dit. La récurrence des sacrements est la structure absolue de l’univers. L’Histoire n’est pas une science “exacte”; elle est une science “absolue” ! ».

Kathy, terre à terre mais intriguée par l’homme aux moustaches picaresques, lui demande de quels sacrements il s’agit.

Selwyn répond : « D’abord il y a la “conception”, stade où toute pensée est indifférenciée dans la mère, autrement dit dans le monde. C’est le moment où l’Histoire tellurique se met en branle, invisible. Ensuite, survient la séparation, autrement dit la “naissance”. C’est là que les individus comme les collectivités se mettent à voir et copier le monde, à leur insu, et à leur rythme : c’est l’époque infantile du « moi », celle des régimes politiques “mondains” d’aujourd’hui; à cette stase succède le sacrement du premier « je » primitif, celui du “baptême”. Il s’agit là d’une nouvelle stase, où l’on comprend qu’il faut se voir dans le reflet de l’eau pour regarder le monde. C’est alors que l’on devient sujet dans un monde d’objets, et c’est là qu’en sont les Archontes. »

Kathy grimace un sourire en cette nuit sans lune. Encouragé par Vladimir, Selwyn poursuit :

« La suite , la nôtre, c’est, vous vous en doutez, la “communion” qui libère le « je » transcendantal, ce «je » qui contient en un instant et en lui-même la totalité de l’histoire du monde. Mais le cycle ne serait pas complet sans la stase suivante, celle de la “post-communion” , cette confirmation du passage au « nous » qui transcende et transfigure la totalité de toutes les histoires du monde en un « je-cause-de-soi», et ça, c’est notre travail des prochaines années ! Quelle tristesse que les chrétiens aient oublié le sens profond de leurs rites ! »

S’esclaffant, Vladimir propose dédaigneusement :

« Voilà ce qui arrive quand on lit la sainte bible à la lettre ! Mais qu’importe puisque, « christiques », nous ne sommes pas chrétiens ! L’important, c’est que cette succession de stases existe depuis la nuit des temps, enfouie dans la mémoire sphérique de tous les humains ! ».

Selwyn conclut, en contrepoint :

« Comme le dit la Bhagavad Gîta, le « chant de Dieu » de la pensée sanskrite, “détachons-nous de toutes les lois. Mais, attention, refusons ce secret à ceux qui sont sans dévotion et obéissance !” »

(photo: Déesse Nut, ou Nout, voûte céleste et mère des astres)

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